
Elle s’appelle Manon. Elle est compétente, investie, loyale.
Photo by Lucian - Unsplash
Lundi, dans la douche, peu après 7 heures :
L’eau tiède ruissèle sur ses épaules. Manon savonne ses jambes avec méthode et tente de dépasser cette angoisse matinale. Elle pense à sa journée de travail et à la réunion d’équipe où elle a réussi à s’insérer. Elle entend déjà les voix masculines, sûres d’elles. Les aigües qui tranchent, les ricanements polis. Et la sienne en sourdine. « J’espère qu’on ne me posera pas la question de l’organisation ce matin. Est-ce que je vais réussir à m’affirmer cette fois ? »
Elle soupire et pense à Grisette, son gri-gri minéral, resté au fond du sac. « Surtout ne pas l’oublier en changeant de sac à main ».
Puis elle se donne un ordre « c’est ce matin ou jamais que je dis enfin ce que je pense sur le projet volé par Clément ! ». L’eau devient glacée, Manon peste après le mitigeur « encore un qui décide à ma place ! ».
Son poste est flou depuis six ans qu’elle est entrée dans l’entreprise. Ses tâches ? Volatiles. Son périmètre d’action ? Transparent. Sa fiche de poste ? En attente. Et depuis que son N+1 a fait entrer son neveu dans la boite, ses missions à elles sont devenues aussi plates que les plateaux-repas de la cantine.
Manon est chargée de projets. C’est écrit dans sa signature mail. Mais personne ne sait vraiment ce qu’elle fait, et le plus surprenant c’est que personne ne lui demande.
Elle touche à tout dans les RH de son entreprise : les doléances, la formation, la gestion, la montée en compétences des salariés. Elle connait tout le monde mais personne ne la connait vraiment. Elle est enfermée dans son bureau la plupart du temps face à une pile de dossiers et doit répondre à des managers de proximité dont certains sont fâchés après leur personnel, après elle, ou simplement caractériels. Même sa voix douce ne suffit pas à les calmer, « ce sont des sanguins », comme on dit ici, mais elle s’en passerait bien d’être critiquée et houspillée au téléphone, par ces sanguins justement.
Récemment elle a eu affaire à un Philippe, qui a tenté de la rallier à sa cause, laquelle consistait à trouver le moyen de licencier un collaborateur inconsistant. Quand elle lui a dit qu’elle ne ferait rien sans preuve, il a menacé de « faire remonter à la direction » son incompétence à lui obéir, ainsi que quelques paroles acidulées connotées sexistes.
Elle n’avait pas dormi de la nuit, choquée par ses propos et par ses accusations.
Elle participe à tous les groupes de travail, mais peu aux réunions stratégiques, alors qu’elle devrait y être invitée. Il arrive en effet qu’on l’oublie lors des convocations au comité de la direction. C’est ballot.
Elle appartient au service RH et ne trouve pas d’explication rationnelle à ces fréquents oublis. Elle n’est pas dans la boucle des messages, en revanche on doit se rappeler d’elle car on lui envoie les comptes rendus à faire.
Manon pourtant coche toutes les cases.
- Elle est présente
- Engagée
- En avance aux réunions.
- Elle ne dérange pas.
Elle anticipe avant qu’on lui demande, elle prend des notes, elle exécute, effectue ses reporting dans les délais. Ne réclame rien. Elle est bien élevée. Son manager lui avait lancé une phrase boomerang « c’est bien ce que tu fais mais tu es trop discrète ». Elle n’a jamais su si c’était un reproche ou un compliment.
Elle n’est pas discrète. Elle est floutée.
Le miroir de la salle de bain est embué. Ou bien est-ce ses yeux ?
Le café glougloute dans la cuisine et Manon n’a de cesse de réfléchir à comment dire ce qu’elle pense, lors de la réunion du lundi matin, longue comme un jour sans fin, et dont la moitié des sujets sont redondants. Une vraie torture, mais elle ne veut pas déranger. La réunion commence à 9 heures pour s’achever à l’heure où les estomacs roucoulent. Ce ne sera pas le bon moment pour s’exprimer car l’équipe voudra fuir à la cantine, avant la file d’attente, Clément le premier suivi par son oncle.
Manon a toujours aimé les matins dans sa cuisine, avec son café filtre, son carnet et ses tartines beurrées. Là, personne ne la regarde, ne juge sa voix, sa robe, sa posture. Aucun regard à affronter, rien à prouver, rien à démontrer.
Au moins devant ses tartines, elle n’a pas besoin d’être quelqu’un, de composer, de se montrer agréable alors qu’elle n’en a aucune envie.
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